Sortie de crise

Crise et sortie de crise

(article publié dans la Semaine du Pays Basque)

 

Curieuse époque, me direz-vous ! Chaque période de l'histoire comporte ses incertitudes, ses angoisses, ses crises. Sommes-nous au bord du gouffre ? Allons-nous vers une révolution ? Est-ce une fin de régime ? Revivons-nous les années 30 qui préfiguraient une déflagration mondiale ?

Sincèrement, je ne le pense pas. La période précédant la 2ème guerre mondiale était marquée par l'antagonisme violent entre les deux idéologies fasciste et communiste, ce qui n'existe plus aujourd'hui et même si l'Islam dans son acception la plus extrémiste est effrayant, il n'a pas la capacité à gouverner le monde. Ce n'est pas un système politique abouti. La Chine, bien que lancée dans une course à la puissance n'a pas encore le niveau pour constituer une menace définitive. Bien qu'elle soit à considérer comme la plus sérieuse. La réaction des USA pour la juguler apparaît logique et préfigure de futurs affrontements dans le Pacifique.

Et notre France dans tout cela ? Les violentes manifestations de cet automne ont donné une image catastrophique de notre pays qui a paru renouer avec les moments les plus révolutionnaires qui ont marqué son histoire. Toutefois, il ne s'agit là que d'une impression renforcée par le matraquage des chaînes d'information continue présentant en boucle des débordements violents inacceptables auxquels elles ont contribué en suscitant des images de la part des manifestants. Même si les dégradations et exactions étaient significatives, nous n'en sommes pas à un état insurrectionnel ou à une guerre civile.


A qui la faute ? Probablement pas uniquement à ce gouvernement en particulier bien que les maladresses multipliées aient largement précipité la crise.

De fait, si l'on considère le sort réservé à bon nombre de nos citoyens, il faut davantage s'étonner de n'avoir pas vu les français bouger plus tôt car c'est au moins depuis 20 ans que la situation économique ne cesse de se dégrader. Le président CHIRAC avait déjà parfaitement identifié la « fracture sociale » dès 1995. Depuis, la situation économique n'a cessé d'empirer avec la désindustrialisation massive de notre pays.

Deux causes essentielles expliquent ce phénomène :

1°) La mondialisation engagée avec l'Uruguay Round à Punta del Este en septembre 1886 qui a mis un terme au GATT et donné naissance en 1995 à l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), a favorisé la délocalisation d'entreprises vers les pays émergents où la main d’œuvre abonde à moindre coût. En développant les économies Indiennes et Chinoises on a vu la moyen d'éviter un troisième conflit mondial et de procurer aux entreprises capitalistes des travailleurs à bas coût, tout en pesant sur le marché de l'emploi des pays occidentaux.

2°) l'Union Européenne, avec sa zone Euro depuis 1999 n'a cessé d'intégrer de nouveaux états pour arriver à 28 pays membres. Hélas, comme le redoutait Pierre MENDES-FRANCE dès le traité de Rome de 1957, nos technocrates ont placé la charrue avant les bœufs. Alors même qu'il eût fallu d'entrée de jeu aligner socialement et fiscalement les états membres pour que l'Union fonctionne sur des règles uniques dans un véritable espace européen, il n'en fut rien, les pays se livrant au sein même de l'Union à un véritable dumping fiscal et social. Les contributeurs historiques de l'Europe des six ont certes, au sein de ce vaste marché, relevé le niveau de vie des nouveaux adhérents avec les fonds structurels, mais cet abandon de frontières s'est fait au détriment de bon nombre de nos entreprises qui constituaient le tissu économique de notre pays. Les délocalisations outre vers l'Asie se sont également produites vers les nouveaux états membres d'Europe de l'Est. Cette marche forcée à l'accroissement de l'Europe, intéressante d'un point de vue géostratégique pour soustraire les anciens satellites de l'URSS à l'influence de la Fédération de Russie s'est avérée paralysante pour l'Europe désormais ingouvernable. Trop d'Europe a tué l'Europe.


A notre niveau, si les grands groupes se portent bien de ce vaste marché, nous avons perdu notre industrie textile, nos aciéries, nos constructions mécanique, nos usines ferroviaires, etc... Ainsi, la part de l’industrie dans la valeur ajoutée de l’économie a fortement baissé en France depuis vingt ans. En 1995, elle était de 16,2 %, puis elle est passée à 15,7 % en 2000, 12,7 % en 2007 et 11,2 % en 2015. La Crise économique de 2008-2009 a frappé le pays de plein fouet et met en difficulté des secteurs déjà fragilisés (automobile, sidérurgie notamment).

Résultat 5,67 millions de chômeurs en France et une précarisation accrue de travailleurs.. Parmi elles, 3.456.800 personnes sont sans emploi (catégorie A) et 2.192.800 exercent une activité réduite (catégories B, C).


Si le pays a continué à fonctionner, ce n'est essentiellement que par l'emprunt. Selon les estimations de l’OCDE, la commande publique (composée des marchés des collectivités territoriales, de l'Etat, des entreprises publiques ainsi que des concessions) est estimée à 15% du PIB. Selon le Ministère de l'Economie des Finances et de l'Industrie à 10% du PIB en 2014 soit 200 milliards d'euros en 2014.

C'est dire le poids des dépenses publiques dans notre économie.

De plus, notre vision est largement faussée par le fait que le PIB et les indicateurs de croissance reflètent essentiellement notre consommation, alors même que nous consommons de plus en plus de produits asiatiques et notre balance commerciale accuse un déficit.  La croissance ne mesure en fait que l'augmentation de la consommation de facteurs de production : travail, capital et ressources naturelles.


L'année 2017  a confirmé la tendance observée en 2016 d'un déficit commercial qui se creuse pour la France, après une amélioration constatée depuis 2011. Sur douze mois, le déficit cumulé de la France a atteint 62,6 milliards d'euros, contre 48,2 milliards en 2016. Pour 2018, les chiffres du commerce extérieur français pour le 1er semestre accusent un déficit de 33,5 milliards d'euros. Et l'Hexagone continue d'importer beaucoup plus qu'il n'exporte alors que le renchérissement des importations de pétrole et de gaz n'expliquent  pas tout. C'est un problème chronique en France : le pays n'arrive pas à équilibrer ses échanges commerciaux.

La dette publique a atteint un niveau sans précédent. La dette publique, « au sens de Maastricht » estimée par l'Insee, s'élevait à 2.322 milliards d'euros à la fin du troisième trimestre 2018, soit 99,3 % du PIB, contre 55,8 % à la fin de 1995 et 66,8 % à la veille de la crise de 2008.


C'est de ce pays là qu'a hérité M. MACRON en 2017. Un pays en difficulté qui n'a pas retrouvé son niveau de production d'avant 2008, marqué par de multiples fractures sociales avec une partie importante de sa population en difficulté économique, chômage important, régions entières affectées par la pauvreté, classes moyennes déclassées, jeunes sans avenir, mères de famille monoparentales en détresse, retraités en situation précaire, etc...

Se présentant comme la solution miracle aux problèmes de la société française, ce jeune homme pressé a fait rêver les français. L'état de grâce s'est vite évaporé. Ses mesures phares destinées à relancer la machine économique par le CICE ont été gommées par la suppression de l'I.S.F. vécue par beaucoup comme une trahison, un cadeau aux riches. Ajoutons à cela une communication désastreuse, l'affaire BENALLA et quelques photos pitoyables qui ont à jamais ruiné l'image présidentielle que souhaitait précisément améliorer celui-ci, le désamour fut d'autant plus brutal que l'espoir avait été fort. Le Président aurait pourtant dû s'émouvoir de l'accueil qui lui fut réservé dans les villages traversés lors de son « itinérance mémorielle » sur les champs de bataille de la première guerre. Ce n'est pas avec de la poudre perlimpinpin ou des carabistouilles que l'on enfume les français.


De fait, les décisions maladroites se sont enchaînées à un rythme soutenu dans un contexte inapproprié. Limitation à 80 km/h et taxation alourdie de l'énergie sous le prétexte fallacieux de « transition écologique », la taxation des retraites à la CSG et leur gel ont mis le feu aux poudres. A partir de là, ce fut le débordement, la grande jacquerie qui mêla sur les ronds-points, sur les péages et dans les manifestations les cheveux blancs, les cheveux gris, les femmes et les hommes de toutes conditions, les chômeurs, les retraités, les Ubérisés, les artisans, tous ayant revêtu leur gilet jaune. Réseaux sociaux aidant, tout ce petit monde s'est organisé spontanément et a paralysé le pays de Samedi en Samedi jusqu'à faire plier le pouvoir.

Le mouvement a connu le soutien d'une vaste majorité de français car la mesure était comble. Le mépris affiché par le pouvoir n'a fait que cristalliser le sentiment d'incompréhension. La violence des manifestations a surpris tout le monde y compris bon nombre de « gilets jaunes » qui ont fermement condamné les débordements. L'heure est désormais à l'apaisement et ce grand mouvement qui devrait être suivi d'un nouveau « Grenelle social » ne doit pas déboucher sur n'importe quoi et affaiblir notre pays qui n'en a pas besoin.

Parmi les multiples revendications figurent deux demandes qui ont émergé de cette revendication à l'origine fiscale et qui touchent désormais à nos institutions. Il s'agit du référendum d'initiative citoyenne ou RIC et de la proportionnelle. Le premier est assez nouveau, la seconde est ancienne et systématiquement réclamée par les extrêmes.

Il y a là un véritable danger. Les français ne sont pas les Suisses qui, par exemple, viennent de voter pour le maintien de leur redevance TV afin de préserver l'indépendance d'une chaîne nationale dans un souci de préservation d'une information objective ne dépendant pas d'influences financières. Imagine-t-on les français maintenir un tel impôt ? D'une façon générale, ces référendums d'initiative citoyenne sont dangereux pour la démocratie et portés par ceux qui veulent abattre le système. Devons nous voir rétablir la peine de mort ? Verrons nous autoriser la castration chimique, rétablir la torture, supprimer l'IVG, abolir la citoyenneté de certains d'entre nous ? Autant de sujets que certains adeptes du café du commerce verraient bien soumettre à référendum ? Il est essentiel de préserver nos valeurs qui ne peuvent être livrées à la merci de mouvements d'opinion passionnels et circonstanciels.


Pour ce qui est de la proportionnelle, il faut, là aussi, se méfier. L'un des apports de la Vème République fut de nous éviter l'instabilité ministérielle des IIIème et IVème Républiques. Avons-nous envie de voir défiler des gouvernements toutes les trois semaines, de voir nos élus prêts à toutes les compromissions pour faire passer un texte ? Non ! Notre constitution de la Vème République est un outil puissant permettant de gouverner avec efficacité.

Le pouvoir suppose une certaine durée et une stabilité. La préservation de nos grands principes démocratiques suppose sagesse, connaissances et mesure. Nous avons entendu débiter un certain nombre d'inepties sur les plateaux télévisés, par des gens sans connaissances historiques, bien peu démocrates et inconscients des dangers que feraient courir au pays des mesures radicales. Ce serait faire le lit de futurs totalitarismes que de sacrifier nos institutions. Le problème n'est pas dans notre constitution ou notre organisation parlementaire et le remède prétendu serait pire que le mal. De fait, c'est très certainement l'hyper présidentialisation du régime dont Nicolas SARKOZY fut l'initiateur qui crée le malaise. Désormais le président est surexposé et subit directement les aléas du pouvoir. Il faut rendre leur rôle au premier ministre et au parlement. Les corps intermédiaires doivent de nouveau jouer leur rôle et être écoutés. Si l'exécutif avait bénéficié de relais dans l'opinion il aurait su anticiper et prévenir la crise.


D'une façon générale certaines des options choisies sont inacceptables comme le gel des retraites. Sur le plan national, une vaste refonte de la fiscalité s'impose car il est inconcevable de taxer les revenus du travail plus que ceux capital. Sur le plan Européen, un alignement des fiscalités et des régimes sociaux est nécessaire. La règle des 3% de déficit devrait être revue pour permettre d'aller au delà afin d'engager des dépenses structurelles amortissables. Par ailleurs, l'Europe doit être porteuse de grands projets capables de mobiliser les peuples. 

Peut-être est-il temps de songer à un « new deal » à l'image de celui qui a redressé les USA après la grande dépression de 1929 ?